Avec ce
livre chronos et gigogne, Sapho-la-chanteuse se risque au travail sur
la crispation des langues, et s’impose en poète. Un jeu de chiffres
vient s’engager en référence à la Kabbale et au soufisme. Le texte est
chez Sapho un organe vivant, qui, lorsqu’elle ne le porte pas de sa
voix claire et duveteuse en concert, selon des accents biographiques
ou non, procède de la nécessité de l’articulation des mots, par intuition
ou par calcul. En arabe et en hébreu, chaque lettre relève d’une numérologie
et d’un sens précis, sauf que chaque lettre en dispose aussi de plusieurs.
C’est cette complexité qui fait respirer dans le fil journalier qu’elle
tisse de semaine en semaine. Une poésie délinquante, - Sapho, on le
sait, « aime les voyous » -, qui revigore ici un flux tonique, incandescent
et rigoureux. On pense aux charpentes des Compagnons qui tiennent par
tension. Il y a du jeu, du jeté, un entre-deux dans ce poème rare où
« Capable de regarder un monde/ Incapable je de se voir », héritière
du chant gitan et des poètes contemporains, Sapho invente une langue
et écrit.
Frank Smith (France Culture)